Daphne Caruana Galizia, la plume qui gênait les combines de Malte
Trafics, comptes bancaires offshore... La blogueuse et journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia, assassinée en 2017 à 53 ans dans l'explosion de sa voiture piégée, dénonçait d'une plume sans concession la corruption sur son archipel au coeur de la Méditerranée.
Moins d'une heure avant que sa voiture n'explose, vers 15H00, elle écrivait encore sur son blog: "Il y a des escrocs partout où l'on regarde; la situation est désespérée".
Près de neuf ans après, la justice maltaise n'a toujours pas établi qui avait ordonné le meurtre de la journaliste d'investigation.
Mercredi, le magnat local Yorgen Fenech, qui en était accusé, a été acquitté par un tribunal de La Valette.
L'homme d'affaires avait remporté en 2013 un contrat de plusieurs millions d'euros avec l'Etat maltais pour la construction d'une centrale électrique au gaz, sur cette île où l'immobilier est en surchauffe. Il avait été arrêté fin 2019 à bord de son yacht alors qu'il tentait de quitter Malte.
Selon l'acte d'accusation, Yorgen Fenech avait ordonné le meurtre de la journaliste parce qu'elle était sur le point de publier un article compromettant sur un de ses proches.
Pendant des années en première ligne, Daphne Caruana Galizia n'avait jamais cédé aux tentatives d'intimidation. Comme celle trouvée un matin sur le mur de sa maison: "Si les mots sont des perles, le silence a plus de valeur...".
- Corruption -
Née le 26 août 1964, la journaliste avait travaillé comme chroniqueuse dans plusieurs médias maltais, dont The Sunday Times of Malta et The Malta Independent, mais c'est surtout par son blog, Running Commentary, suivi par quelque 400.000 lecteurs sur une île qui compte un demi-million d'habitants, qu'elle s'était fait connaître bien au-delà de Malte.
Ignorant la peur, celle qu'on surnommait "la femme WikiLeaks" n'hésitait pas à livrer l'identité de ses cibles. Son style mordant et sans nuance lui avait valu d'être qualifiée de "blogueuse au stylo empoisonné".
A Malte, qui abrite 70.000 sociétés offshore et les sièges des plus grands groupes de jeux de hasard, la brune quinquagénaire, mariée et mère de trois fils, avait exercé sa plume au vitriol contre plusieurs ministres et hommes d'affaires.
Figurait également à son tableau de chasse le vice-gouverneur de la Banque centrale de Malte, Alfred Mifsud, accusé d'avoir été rémunéré par le géant américain du tabac Philip Morris au début des années 2010.
La masse de documents laissée par Mme Caruana Galizia avait été reprise par 45 journalistes provenant de 18 médias réunis dans le "Projet Daphne", un des premiers de l'ONG Forbidden Stories, qui poursuit les enquêtes de journalistes réduits au silence.
Son assassinat avait mis au jour la corruption au plus haut niveau de l'État et provoqué une crise politique, pousssant le Premier ministre maltais Joseph Muscat à démissionner en 2020. M. Muscat était accusé d'avoir interféré et protégé des collaborateurs dans l'enquête sur le meurtre de la journaliste.
Une commission d'enquête publique a conclu, en 2021, que l'État maltais "devait assumer la responsabilité" de sa mort pour avoir créé un "climat d'impunité".
Mais la crise n'a pas empêché le parti travailliste de M. Muscat de rester au pouvoir: son successeur Robert Abela a été largement réélu fin mai 2026.
Si le ou les commanditaires manquent à l'appel, les exécutants ont été condamnés pour l'assassinat de Daphne Caruana Galizia.
En octobre 2022, deux frères ont écopé de 40 ans de prison chacun, reconnus coupables d'avoir fabriqué, posé et fait exploser la bombe ayant tué la journaliste près de son domicile, dans le cadre d'un contrat à 150.000 euros, selon l'acte d'accusation du procès de Yorgen Fenech.
Deux autres hommes ont été condamnés en juin 2025 à la réclusion à perpétuité pour avoir fourni l'explosif utilisé lors de l'attentat.
X.Fitzpatrick--NG