Kamel Daoud condamné à trois ans de prison ferme en Algérie pour son roman "Houris"
L'écrivain franco-algérien Kamel Daoud a annoncé mercredi avoir été condamné à trois ans de prison ferme pour avoir abordé la guerre civile algérienne dans son roman "Houris", prix Goncourt en 2024.
"Je suis condamné à trois ans de prison ferme et à cinq millions de dinars algériens d’amende (environ 32.000 euros), en application de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale", a indiqué l'auteur dans un message publié sur le réseau social X.
Kamel Daoud a précisé à l'AFP avoir été informé de ce jugement, qui a été rendu mardi dans la soirée par le tribunal d'Oran et est assorti d'un mandat d'arrêt.
Les médias algériens n'ont pas fait état mercredi du jugement.
"Le tribunal a formalisé un interdit de retour en Algérie", a estimé le romancier, qui vit en France après avoir quitté l'Algérie où il a longtemps été journaliste.
"C'est triste (...) mais je sais que je retournerai en Algérie un jour", a-t-il ajouté.
Cette condamnation intervient alors que les relations franco-algériennes se sont récemment un peu améliorées après une période de vives tensions liées notamment à l'incarcération pendant un an de l'écrivain franco-algérien Boualem Sansal.
Ce dernier a réagi en affirmant que la condamnation de Kamel Daoud n'était "pas un accident judiciaire".
"C’est une méthode de gouvernement par la peur. Le pouvoir veut la soumission du peuple et le silence des écrivains. En condamnant Kamel Daoud, c’est aussi un écrivain français qu’il prétend juger et punir. Nous lui disons ici notre soutien total", a-t-il ajouté sur le site de La Nouvelle Revue politique.
- "Un seul coupable : un écrivain" -
Le tribunal a statué, sans que Kamel Daoud ne soit représenté par un avocat, à la suite d'une plainte déposée par l'Organisation nationale des victimes du terrorisme en Algérie, alors qu'une loi interdit d'évoquer publiquement la décennie noire entre 1992 et 2002.
C'est la première fois que cette loi est appliquée pour un ouvrage de fiction, selon l'écrivain.
"Houris", qui désigne dans la foi musulmane les jeunes filles promises au paradis, est un roman sombre se déroulant en partie à Oran sur le destin d'Aube, jeune femme muette depuis qu'un islamiste lui a tranché la gorge le 31 décembre 1999.
"Dix ans de guerre, près de 200.000 morts selon les estimations, des milliers de terroristes amnistiés… et un seul coupable : un écrivain", a souligné l’auteur dans un message sur X.
"C'est triste pour l'Algérie car la guerre civile a besoin d'être racontée. On ne peut pas avancer dans le déni de ce qui est arrivé", a-t-il ajouté à l'AFP.
L'Algérie devrait pour cela prendre exemple sur des pays comme le Rwanda ou l'Afrique du Sud, qui "ont fait ce travail de mémoire", selon lui.
"Houris", traduit en 32 langues, n'a pas été publié en Algérie, mais "il y a été énormément piraté et lu", a-t-il ajouté.
Cette affaire judiciaire n'est pas la seule concernant Kamel Daoud en Algérie.
Quelques semaines après avoir obtenu le Goncourt, il avait été visé par une plainte déposée devant un tribunal algérien par une femme, Saâda Arbane, qui affirmait que "Houris" était calqué sur sa vie.
"Houris" fait également l'objet d'une procédure devant la justice française pour non-respect de la vie privée.
Kamel Daoud, 55 ans, est l'auteur de plusieurs romans, dont "Meursault, contre-enquête", de recueils de nouvelles et d'essais. Il a indiqué être en train d'écrire son prochain ouvrage.
Dans sa réaction, Boualem Sansal, qui publiera son prochain livre début juin chez Grasset, écrit que "les hommes libres ont résisté aux plus grandes tyrannies du monde ; ils ont résisté à leurs polices, à leurs tribunaux, à leurs prisons. Ce n’est pas le pouvoir algérien qui les fera taire. Ce ne sont pas davantage ses complaisances parisiennes qui y parviendront".
M.Scott--NG